Quand les ONG font le trottoir....
Il est fort probable que vous les ayez déjà croisés : ils sont en général une dizaine, répartis çà et là sur les lieux fréquentés de Paris ( les Halles, Saint-Michel, Odéon, Hotel de Ville, etc.), arborant sur leur torse le nom de leur employeur, armé d’un stylo et d’un porte papier qu’ils tentent maladroitement d’occulter derrière leur dos... Ils font les cent pas, toujours sur le même bout de trottoir, tantôt frénétiquement, tantôt nonchalamment , au gré des réactions des passants .... Leur regard à l’affût des âmes charitables se dissimulent mal derrière une sourde angoisse de ne pas atteindre LES chiffres... Parfois, l’une de ces âmes ou un passant curieux prend le temps de les écouter, de les encourager, car comme tout le monde le sait : « c’est bien ce que vous faites ». Parfois même, certains signent...
AIDES, Action contre la Faim, Handicap international, Greenpeace, WWF, Solidarité Sida, etc., toutes se sont mises à faire le trottoir. Par efficacité nous dit-on. L’argent, c’est le nerf de la guerre.
En l’espace de deux ans, la plupart des grandes ONG françaises ont en effet demandé les services d’ONG conseils, qui derrière sa vitrine « de service et d’aide aux ONG », est une boite de communication classique, peut-être plus vicieuse, étant donné la nature du profit de cette entreprise. Son action : proposer aux ONG d’engranger un maximum de fric en un minimum de temps ( gains de productivité assurés...). Comment ? : en envoyant dans les endroits fréquentés de France et de Navarre des recruteurs chargés d’émouvoir le français lambda sur la cause de l’ONG-cliente, afin qu’il puisse instinctivement faire une donation à l’ONG-cliente susdite.
En soit, ces méthodes ne sont pas nouvelles : les chrétiens ( avec l’armée du salut par exemple) sont les premiers à descendre dans la rue pour faire l’aumône et apporter de quoi nourrir la veuve et l’orphelin. La nouveauté réside dans le caractère productiviste dans la pratique de ces collectes : on achète les services à un prestataire qui nous promet d’atteindre un certain seuil en un laps de temps défini. Evidemment, plus la somme est importante, plus le service coûte cher... business is business...
Le libéralisme n’a décidément plus de frontières. En ayant recours à Ong conseils comme prestataire, les organisations humanitaires cèdent aux sirènes de l’argent facile, fermant les yeux sur des pratiques qu’elles condamnent par ailleurs. Car, malgré son souhait de se présenter sous la facette d’un « service humanitaire » au bénéfice des ONG, la boite suit une logique de profit inhérente à toute société capitaliste : sauvegarder ses clients, en conquérir de nouveaux ; sauvegarder ou accroître ses bénéfices. La perversité du système prend alors toute son ampleur : d’un commun accord avec son client (l’ONG), des niveaux de donations à atteindre sont fixés, et tout un attirail pour y arriver est alors développé : on recrute les « militants » comme dans n’importe quelle autre entreprise ; on leur fixe des quotas quotidiens de donations [1] à atteindre et des objectifs à surpasser. Pour éviter que le salarié coûte plus cher que la donation (on ne passe pas plus de cinq minutes à discuter avec les passants), on a alors inventé un postulat imparable : « instinctivement », le donateur sait s’il a envie ou non de donner à l’ONG ; on part alors du principe qu’il y a déjà « réfléchi » et qu’en réalité, en caricaturant un peu, il ne cherche plus qu’à signer en bas de la feuille. Les recruteurs sont donc priés « d’expédier » les gens trop bavards (appelés les « saboteurs » dans le jargon du métier) et de convaincre du bien fait de la cause en quelques mots seulement....
De toutes façons, il est préférable que les recruteurs ne fassent pas de prévention ; la majorité d’entre eux n’est pas issue des ONG qu’ils arborent sur leur torse et dont ils prétendent vaillamment défendre la cause. La plupart d’entre eux ont certes déjà travaillé ou eu un rapport avec l’humanitaire ou la solidarité, mais n’a aucunement les compétences requises pour faire de la prévention pour l’association pour laquelle ils travaillent.
Ce postulat permet de légitimer une nouvelle pratique productiviste du militantisme très pernicieuse : sans même parler du danger de simplification des causes à défendre, qui en l’occurrence désormais ne s’appuie plus sur une participation politique de la société civile mais sur une participation caritative, l’obligation de faire du chiffre en un laps de temps court pousse les recruteurs au misérabilisme voire au sensationnalisme. Le recruteur se met dans une logique de conviction à tout prix, cherchant les failles sentimentales ou psychologiques de la personne interpellée. Pour cela il utilisera des chiffres spectaculaires ( par exemple, en évoquant les dizaines de millions contaminés par le VIH en Afrique et la catastrophe à venir) ; pire encore, il tentera de trouver un lien affectif entre la personne interpellée et la cause défendue ( vous avez des enfants ?).
La renommée et la proximité à la cause de l’ONG facilitent évidemment les donations pour celle-ci. Le « talent » du recruteur fait le reste. « il n’a pas de mauvaise mission, il n’y a que de mauvais recruteur » dixit un responsable d’une mission de lutte pour le sida. Les qualités du recruteur sont multiples : ouverture d’esprit ( n’importe qui peut donner, ne pas se fier à l’apparence) ; saisir rapidement la psychologie de la personne, savoir trouver les mots justes, percutants, mettre en confiance, savoir séduire. Bref, les qualités d’un commercial, pas d’un militant associatif.
Les ONG ne sont pas devenues folles : une telle pratique est évidemment peu louable sur le plan philosophique mais qu’elle est très lucrative : elle représente 5% à 30% des revenus annuels des ONG, d’autant plus qu’il s’agit de donation régulière. En effet, les gens souscrivent à une sorte d’abonnement mensuel de forfait bonne conscience illimité. Mais attention, car une fois signé, le donateur est pris dans l’engrenage : il est difficile de stopper moralement un abonnement de ce type, car en toute logique, c’est froisser sa bonne conscience. Par ailleurs, toutes les donations ne sont pas bonnes à prendre : selon des statistiques pointues sur ces méthodes, les petits donateurs ( 5,6€ par mois) donnent moins longtemps que de plus gros. Par conséquent, le mot d’ordre est d’essayer au maximum de faire monter les valeurs des donations. Evidemment.
Les ONG aiment à parader dans les colloques altermondialistes et crier à qui veut l’entendre son statut autoproclamé de « contre-pouvoir ». Or, elles ne s’intéressent guère aux conséquences de telles pratiques comme celles des « recruteurs de donateurs sur la voie publique ». Or elles sont nombreuses et profondément néfastes pour toutes les personnes qui tentent de créer des voies alternatives. Donner à ces ONG, c’est cautionner des méthodes de management et de marchandising, qui, par un grand écart analytique, sont à la source des maux censées être combattus par ces mêmes ONG.
[1] un bon recruteur fait une dizaine de donations par jour, un moyen, cinq, un mauvais gravite autour d’une donation quotidienne...
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