Le magazine du développement durable
Vendredi 4 juillet 2008

oublié ?




    Le skate du Graal
    Pierre André Senizergues vend plus de 7 millions de baskets par an. Enfant de la banlieue parisienne, l’ancien champion de skateboard a réalisé son rêve américain. Et environnemental.
    Le 31/10/2007, par David Solon

    • 3 colonnes
    • moins
    • plus

    Son sourire ne le quitte jamais. Partout où il passe. De Malibu où il réside, à Paris où il vient saluer les potes ou bien en Chine, dans les ateliers de ses usines. Pierre André Senizergues est un optimiste convaincu. Comment pourrait- il en être autrement ? Parti de rien, il se retrouve aujourd’hui seul à la tête d’un empire. Son entreprise – Sole Technology – vend plus de 7 millions de paires de chaussures par an à travers le monde et réalise aujourd’hui 200 millions de dollars (140 millions d’euros) de chiffre d’affaires. Enfant de L’Haÿles- Roses, dans le Val-de-Marne, sa vie a basculé le 22 mai 1976, jour de ses 13 ans. Sa mère lui met alors un skateboard sous les semelles. « J’ai, pour ainsi dire, déménagé ce jour-là », raconte Pierre André Senizergues dans un éclat de rire. Déménagé pour la place du Trocadéro, au pied de la Tour Eiffel. « C’était la Mecque du skate, j’y passais tout mon temps. »

    Un aimant à foules

    La suite a des accents de conte de fée. Ce fils d’une professeur d’anglais et d’un ingénieur informatique devient champion de France à 17 ans. Il décroche un diplôme d’ingénieur, puis s’essaie quelques semaines chez IBM. Un flop. Le garçon a besoin d’air et de liberté. « Il a eu le temps d’économiser suffisament pour s’acheter un billet d’avion pour les Etats-Unis et il a tenté sa chance », raconte sa mère. Débarqué à Los Angeles à Venice Beach, il dégaine sa planche, aligne les figures et aimante la foule. « Un truc de dingue », se souvient-il. Car du public sort un inconditionnel. L’homme lui propose de le sponsoriser pour de prochaines compétitions. Six mois plus tard, Pierre André Senizergues, « PAS » pour les intimes, est sacré champion du monde de freestyle. « La suite est moins drôle, raconte ce quatrième d’une fratrie de six. Je me suis blessé et j’ai dû penser à faire autre chose. »

    Il croise alors les frères Rautureau, propriétaires de la marque de chaussures Etnies, et parvient à les convaincre de distribuer le produit aux Etats-Unis. C’est le début d’une longue galère. « J’ai cru abandonner mille fois. Je dessinais des modèles de chaussures, mais c’était très dur. » Le skateboard est alors au creux de la vague. Pierre André Senizergues crèche dans un minibus avec ses acolytes fous de glisse. Un jour de 1994, à force de ténacité, il décroche la timbale. Le modèle de chaussures qu’il met au point cartonne chez les skaters. Résistante aux frottements sur le bitume, sa basket se vend à plus d’un million d’exemplaires. Le temps de la survie, comme il qualifie cette étape de sa vie, est terminé.

    Pierre André Senizergues est aujourd’hui un homme riche qui « conduit » plus de 400 salariés et parcourt le monde, le sourire en bandoulière. « Ce n’est pas sa réussite qui me rend fière, confie sa mère. C’est le fait qu’il soit resté fidèle à ses valeurs. » L’enfant du béton les porte effectivement comme un étendard. Au premier rang d’entre elles, la défense de l’environnement. Il est allé débaucher Roian Atwood, le responsable du développement durable de l’enseigne de mode éthique American Apparel et l’a installé à Lake Forest en Californie, son siège social. Le site de 4 hectares, récompensé en 2006 par le Corporate environnemental leadership award, un prix de l’architecture écologique, est un modèle du genre. Coiffés d’une armée de panneaux solaires, truffés de bois recyclé, les quatre bâtiments, auxquels les salariés se rendent en voiturette électrique, laissent pénétrer la lumière naturelle.

    Engagement opportuniste ? Le banlieusard parisien s’en défend. « Avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire autrement, plus tard ? La réponse est non, évidemment.  » Et Pierre André Senizergues, bousculé par ses salariés aux premiers jours de sa vocation verte, il y a une demi-douzaine d’années, se sait désormais en position de force. « Il n’impose rien, dit de lui son ami des années Trocadéro, Morgan Bouvant, désormais directeur du marketing de V7 distribution, qui commercialise ses chaussures en France. Il suggère, propose et les choses se mettent en place en douceur. Pierre est quelqu’un de disponible, d’accessible et de cohérent. »

    Cela ne l’empêche pas d’avancer. Gros bosseur – entre 12 et 15 heures par jour –, il avoue presque en s’excusant ne pas se focaliser sur le nombre de paires de chaussures qu’il vend chaque jour. « Ce qui m’intéresse, c’est jouer de l’impact que ma position de chef d’entreprise m’octroie », confie-t-il. « Il veut aider à changer le monde », résume d’un français chantant Leïla Conners, cofondatrice de la boîte de production Tree Media Group. Avec elle, il a coproduit le film documentaire La 11e heure, sur le thème du changement climatique. « Cela n’a rien d’un coup de tête. J’ai demandé à parler à Leonardo Di Caprio, qui était en tournage en Afrique du Sud. C’était “son” film et je voulais savoir ce que lui avait dans le ventre et pourquoi il se lançait dans cette aventure, avant d’investir. » Coup de fil et banco. Le documentaire a depuis été présenté au festival de Cannes, à l’Organisation des Nations unies, et sortira en France en janvier 2008.

    « Casser les conventions »

    Pierre André Senizergues est un homme pressé. Mais il sait passer du dîner avec Brad Pitt et Angelina Jolie à la Nouvelle-Orléans, où il participe à un programme de reconstruction mené par l’ONG GreenCross, aux gamins skaters du coin de son entreprise. C’est là qu’il a construit le plus vaste skatepark des Etats-Unis. « Il faut avancer. Faire des choses. Au plan local où il est de mon devoir de m’investir pour la communauté et au plan mondial, ce que je fais avec ce film. » Pour cela, il doit être exemplaire. Ses usines en Chine respectent une charte des droits de l’homme, la colle qu’il utilise pour la confection des chaussures est composée d’eau. A l’entrée de Sole Technology trône un ordinateur. Sur l’écran défilent quelques chiffres : la consommation en CO2 du bâtiment et les tonnes économisées grâce aux 600 panneaux solaires. « Les salariés ne le regardent pas assez. Il y a urgence, nous devons aller plus vite. »

    Plus vite, différemment, plus fort. « Casser les conventions en quelque sorte : c’est le leitmotiv de tous les skaters », résume le pédégé de Sole Technologies. Seul au capital de son entreprise, il observe ses concurrents – Nike, Reebok ou Adidas – tenus par leurs actionnaires et soumis aux marchés financiers. Pierre André Senizergues, lui, dort paisible. Il est – encore – un homme libre. —


    Fiche d’identité Sole Technology

    FONDATION : 1996. EFFECTIFS : plus de 400 collaborateurs dans le monde. CHIFFRE D’AFFAIRES (2006) : 200 milions de dollars (140 millions d’euros). IMPLANTATIONS DANS LE MONDE : Etats-Unis, Chine, Pays-Bas, Suisse, Royaume-Uni. MARQUES : Etnies, Etnies girl, Emerica, És, ThirtyTwo.

    Son sourire ne le quitte jamais. Partout où il passe. De Malibu où il réside, à Paris où il vient saluer les potes ou bien en Chine, dans les ateliers de ses usines. Pierre André Senizergues est un optimiste convaincu. Comment pourrait- il en être autrement ? Parti de rien, il se retrouve aujourd’hui seul à la tête d’un empire. Son entreprise – Sole Technology – vend plus de 7 millions de paires de chaussures par an à travers le monde et réalise aujourd’hui 200 millions de dollars (140 millions d’euros) de chiffre d’affaires. Enfant de L’Haÿles- Roses, dans le Val-de-Marne, sa vie a basculé le 22 mai 1976, jour de ses 13 ans. Sa mère lui met alors un skateboard sous les semelles. « J’ai, pour ainsi dire, déménagé ce jour-là », raconte Pierre André Senizergues dans un éclat de rire. Déménagé pour la place du Trocadéro, au pied de la Tour Eiffel. « C’était la Mecque du skate, j’y passais tout mon temps. »

    Un aimant à foules

    La suite a des accents de conte de fée. Ce fils d’une professeur d’anglais et d’un ingénieur informatique devient champion de France à 17 ans. Il décroche un diplôme d’ingénieur, puis s’essaie quelques semaines chez IBM. Un flop. Le garçon a besoin d’air et de liberté. « Il a eu le temps d’économiser suffisament pour s’acheter un billet d’avion pour les Etats-Unis et il a tenté sa chance », raconte sa mère. Débarqué à Los Angeles à Venice Beach, il dégaine sa planche, aligne les figures et aimante la foule. « Un truc de dingue », se souvient-il. Car du public sort un inconditionnel. L’homme lui propose de le sponsoriser pour de prochaines compétitions. Six mois plus tard, Pierre André Senizergues, « PAS » pour les intimes, est sacré champion du monde de freestyle. « La suite est moins drôle, raconte ce quatrième d’une fratrie de six. Je me suis blessé et j’ai dû penser à faire autre chose. »

    Il croise alors les frères Rautureau, propriétaires de la marque de chaussures Etnies, et parvient à les convaincre de distribuer le produit aux Etats-Unis. C’est le début d’une longue galère. « J’ai cru abandonner mille fois. Je dessinais des modèles de chaussures, mais c’était très dur. » Le skateboard est alors au creux de la vague. Pierre André Senizergues crèche dans un minibus avec ses acolytes fous de glisse. Un jour de 1994, à force de ténacité, il décroche la timbale. Le modèle de chaussures qu’il met au point cartonne chez les skaters. Résistante aux frottements sur le bitume, sa basket se vend à plus d’un million d’exemplaires. Le temps de la survie, comme il qualifie cette étape de sa vie, est terminé.

    Pierre André Senizergues est aujourd’hui un homme riche qui « conduit » plus de 400 salariés et parcourt le monde, le sourire en bandoulière. « Ce n’est pas sa réussite qui me rend fière, confie sa mère. C’est le fait qu’il soit resté fidèle à ses valeurs. » L’enfant du béton les porte effectivement comme un étendard. Au premier rang d’entre elles, la défense de l’environnement. Il est allé débaucher Roian Atwood, le responsable du développement durable de l’enseigne de mode éthique American Apparel et l’a installé à Lake Forest en Californie, son siège social. Le site de 4 hectares, récompensé en 2006 par le Corporate environnemental leadership award, un prix de l’architecture écologique, est un modèle du genre. Coiffés d’une armée de panneaux solaires, truffés de bois recyclé, les quatre bâtiments, auxquels les salariés se rendent en voiturette électrique, laissent pénétrer la lumière naturelle.

    Engagement opportuniste ? Le banlieusard parisien s’en défend. « Avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire autrement, plus tard ? La réponse est non, évidemment.  » Et Pierre André Senizergues, bousculé par ses salariés aux premiers jours de sa vocation verte, il y a une demi-douzaine d’années, se sait désormais en position de force. « Il n’impose rien, dit de lui son ami des années Trocadéro, Morgan Bouvant, désormais directeur du marketing de V7 distribution, qui commercialise ses chaussures en France. Il suggère, propose et les choses se mettent en place en douceur. Pierre est quelqu’un de disponible, d’accessible et de cohérent. »

    Cela ne l’empêche pas d’avancer. Gros bosseur – entre 12 et 15 heures par jour –, il avoue presque en s’excusant ne pas se focaliser sur le nombre de paires de chaussures qu’il vend chaque jour. « Ce qui m’intéresse, c’est jouer de l’impact que ma position de chef d’entreprise m’octroie », confie-t-il. « Il veut aider à changer le monde », résume d’un français chantant Leïla Conners, cofondatrice de la boîte de production Tree Media Group. Avec elle, il a coproduit le film documentaire La 11e heure, sur le thème du changement climatique. « Cela n’a rien d’un coup de tête. J’ai demandé à parler à Leonardo Di Caprio, qui était en tournage en Afrique du Sud. C’était “son” film et je voulais savoir ce que lui avait dans le ventre et pourquoi il se lançait dans cette aventure, avant d’investir. » Coup de fil et banco. Le documentaire a depuis été présenté au festival de Cannes, à l’Organisation des Nations unies, et sortira en France en janvier 2008.

    « Casser les conventions »

    Pierre André Senizergues est un homme pressé. Mais il sait passer du dîner avec Brad Pitt et Angelina Jolie à la Nouvelle-Orléans, où il participe à un programme de reconstruction mené par l’ONG GreenCross, aux gamins skaters du coin de son entreprise. C’est là qu’il a construit le plus vaste skatepark des Etats-Unis. « Il faut avancer. Faire des choses. Au plan local où il est de mon devoir de m’investir pour la communauté et au plan mondial, ce que je fais avec ce film. » Pour cela, il doit être exemplaire. Ses usines en Chine respectent une charte des droits de l’homme, la colle qu’il utilise pour la confection des chaussures est composée d’eau. A l’entrée de Sole Technology trône un ordinateur. Sur l’écran défilent quelques chiffres : la consommation en CO2 du bâtiment et les tonnes économisées grâce aux 600 panneaux solaires. « Les salariés ne le regardent pas assez. Il y a urgence, nous devons aller plus vite. »

    Plus vite, différemment, plus fort. « Casser les conventions en quelque sorte : c’est le leitmotiv de tous les skaters », résume le pédégé de Sole Technologies. Seul au capital de son entreprise, il observe ses concurrents – Nike, Reebok ou Adidas – tenus par leurs actionnaires et soumis aux marchés financiers. Pierre André Senizergues, lui, dort paisible. Il est – encore – un homme libre. —


    Fiche d’identité Sole Technology

    FONDATION : 1996. EFFECTIFS : plus de 400 collaborateurs dans le monde. CHIFFRE D’AFFAIRES (2006) : 200 milions de dollars (140 millions d’euros). IMPLANTATIONS DANS LE MONDE : Etats-Unis, Chine, Pays-Bas, Suisse, Royaume-Uni. MARQUES : Etnies, Etnies girl, Emerica, És, ThirtyTwo.

    5 Messages de forum

    • Le skate du Graal

      31 octobre 2007 17:25, par Brian MENELET
      Enfin ! Enfin du positif dans les nouvelles plus ou moins aigres de ce monde. Un Français, issus des banlieux qui vie le rêve américain à plein,cela pourrait faire cliché. Si l’on ajoute qu’il a pu/su garder une forte identité et s’inscrire dans engagement responsable, et qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin, c’est du pain béni dans des jours bien sombres. Sans doute sa contribution au film de Di Caprio fait un peu "people", et alors ? Si les "people" américains ou d’ailleurs peuvent contribuer à une prise de conscience accélérée sur les liaisons intimes entre écologie, économie responsable et bien être général, où est le mal ? En tout cas, merci à l’équipe de Terra Economica pour cet article positif sur une réussite qui ne s’est, semble-t-il, pas faite au détriment des valeurs essentielles à notre société actuelle !

      Répondre à ce message

      • Le skate du Graal 31 octobre 2007 18:32
        S’il veut un cours d’approfondissement, il peut prendre rendez-vous chez Veja. Ils sont nettement moins riches mais leurs démarches sont 1000 fois plus poussées. chapeau bas tout de même.

        Répondre à ce message

      • banlieue et banlieues 2 juin 10:36

        Juste une remarque : cet homme est "enfant de la banlieue" et pas "enfant des banlieues". L’Haÿ-les-Roses est certes une ville de banlieue, mais il n’est pas fait allusion dans l’article qu’il ait grandi dans une cité, et vous devez avouer que quand on dit "issu des banlieues" on pense souvent "issu des cités qui craignent", et pas "issu des quartiers pavillonnaires et bourgeois de la périphérie parisienne".

        Sinon sur le fond je suis tout-à-fait d’accord avec votre message !

        Répondre à ce message

    • Le skate du Graal

      14 avril 14:13, par Christian

      Bien sûr il s’agit d’une belle histoire de réussite personnelle.

      Maintenant je reste bien à distance des descriptions narratives du type " ses usines en chine qui utilisent une colle à base d’eau ". vous prenez vos lecteurs pour qui ?

      L’univers Industrio-Carcéral chinois dont se nourrit la croissance mondiale est une absurdité dont tout à chacun à conscience.

      Il est déjà bien suffisamment difficile de s’en affranchir, alors expliquer moi le besoin de Terra Economica pour publier un article qui n’apporte rien à la résistance à la croissance à outrance et à la recherche de solution alternative.

      Les voutes nubiennes sont une très belle démonstration de recherche de solution alternative. www.lavoutenubienne.org

      Le skate rien, que dalle, à part chercher à flatter l’égo de ce monsieur, qui pour ce que j’en ai lu, est bien loin d’être un démérité des banlieues.

      Et si le rédacteur de cet artcile avait pris le temps d’un sejour à Beling / Pékin colle à l’eau ou pas, c’est au couteau qu’on coupe le brouillard de la pollution industrielle résidente.

      C’est une absurdité qu’un tel article narrato-flatteur puisse être publié sur un site qui se veut être un outil de resistance à la pensée unique. Absurde.

      Répondre à ce message

      • Le skate du Graal 1er juillet 17:10, par Serge youdi
        Je suis moi même originaire de l’Hay les roses. C’est certes pas la misère, mais pas non plus le grand luxe. J’ai connu Pierre gamin et nous avons commencé ensemble le skate rue de la bergère. Pierre est une personne entière et super fidèle en amitié. Il est doublé d’un grand champion et triplé d’un homme d’affaire avisé. En France il est rituel de cracher sur les gens qui réussissent, nous sommes comme cela, c’est nul mais c’est ce qui fait notre charme je suppose... Je tiens cependant à dire que, si les dirigeants, hommes d’affaires ou autres avait la moitié du degré d’humanisme de Pierre, la Terre se porterait beaucoup mieux...

        Répondre à ce message