"Nous sommes tous très fatigués. Cela
fait plusieurs nuits que nous ne dormons
plus. J’ai la tête lourde et les
idées confuses. » « Mais le monde nous attend. Ce
que nous déciderons aujourd’hui aura un impact
majeur sur le siècle à venir. Soyons souples. » « Je
propose une suspension de séance. » Bienvenue
aux négociations internationales sur le climat de
Kyoto. Attention, nous ne sommes pas au Japon
en 1997 lorsque, pour la première fois, des pays
industralisés se sont engagés à diminuer leurs
émissions de gaz à effet de serre. Nous sommes au
théâtre.
Huit personnages-nations, réunis autour d’une
table, s’énervent, chantent, résistent, chuchotent,
pleurent, se trahissent, jargonnent, bloquent, rient,
dansent. « Le climat est la tragédie de l’avenir et les
conférences internationales sont des moments humainement
très intenses. Kyoto avait donc tous les
ingrédients d’un moment éminemment théâtral »,
explique Frédéric Ferrer, auteur et metteur en scène de Kyoto forever. Agrégé de géographie, le fondateur
de la compagnie Vertical Détour n’en est pas à son
premier essai climatique. En 2005, la pièce Mauvais
temps proposait un multiplex en direct de cinq lieux
d’observation des changements de la planète. De
déréglements climatiques en déréglements chronologiques,
la conférence finissait par vaciller.
Des larmes incontrôlées
Car ce qui intéresse Frédéric Ferrer, ce sont ces moments
où l’homme, avec ses faiblesses et ses sentiments,
vient perturber la machine bien huilée et
policée des réunions internationales. « A Bali en
décembre 2007, il y eut un moment incroyable quand
Yvo de Boer, haut responsable de l’ONU pour le climat,
a craqué à la tribune, devant tous les journalistes. Il
s’est mis à pleurer. Il n’en pouvait plus après une nuit
d’intenses négociations et de menaces de veto américain.
» Autre source d’inspiration du quadragénaire :
le sommet de Bonn, en juin 2008, qu’il a pu exceptionnellement
suivre avec la délégation française.
« Ce qui m’a le plus surpris, c’est le désir évident de
tous ces émissaires d’aller de l’avant. Ils bataillent pendant
des heures sur un mot, un terme ultratechnique,
une virgule. Et puis, tout d’un coup, on voit l’humain
reprendre le dessus. Je me souviens notamment d’interminables
discussions sur le prix des chambres d’hôtel
que certains pays en développement jugeaient trop élevés
pour leurs délégations. »
Sur scène, les moments de joie succèdent à l’accablement,
aux pressions, aux relâchements. L’ambiance
internationale est totale grâce aux acteurs
qui manient plusieurs langues avec dextérité. Mais
Kyoto forever n’a pas d’ambition documentaire.
C’est un miroir grossissant posé sur des hommes et
des femmes qui veulent sauver la planète. —